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Abel et Caïn, Tradition primordiale et dualisme maçonnique

L’idée de tradition primordiale développée par René Guénon et la doctrine Pérennialiste qui lui a fait suite apparaissent difficilement contestables pour ceux qui les ont véritablement étudiées et comprises ; en effet les remettre en question revient à terme à nier l’unité originelle de l’Homme, et celle de l’Absolu même. Une certaine maçonnerie chrétienne s’emploie pourtant à réfuter l’idée de Tradition pour lui substituer un dualisme originel supposé se manifester par l’existence de deux cultes bien distincts, l’un agréé par Dieu, l’autre étant par nature « apocryphe » et par là-même non susceptible de conduire l’homme à la réalisation. Il s’agit du rite écossais rectifié.

Créé à la fin du XVIIIe siècle par Jean-Baptiste Willermoz ce rite maçonnique s’inspire de la doctrine du célèbre initié Martinez de Pasqually et de son traité sur la réintégration des êtres. Celui ci fut le fondateur d’un ordre théurgique, les Chevaliers maçons Élus Coëns de l’univers , dont les pratiques visaient à évoquer les puissances angéliques en vue d’opérer la réconciliation de l’homme. Le rite écossais rectifié a par la suite transposé cette doctrine dans un cadre maçonnique en la débarrassant cependant des éléments théurgiques, au profit d’une voie interne et « cardiaque » éloignée des pratiques dites Martinezistes que l’on peut légitimement qualifier de magiques, au sens originel et noble du terme.

Un premier problème de taille apparaît d’ores et déjà, imposant une digression. Bien que le rite écossais rectifié continue aujourd’hui de revendiquer l’héritage de Martinez de Pasqually, son fondateur Jean-Baptiste Willermoz de même que le philosophe inconnu Louis Claude de Saint-Martin s’en éloignent très fortement ; en effet Martinez de Pasqually souscrivait au point de vue docétiste selon lequel le Christ lors de sa manifestation revêtit simplement une apparence humaine en la personne de Jésus sans pour autant supporter les affres de la condition d’homme, souffrance et mortalité notamment. Jésus-Christ avait donc selon cette conception une nature totalement divine, ce qui rapproche quelque peu le docétisme de la doctrine hindoue des avatars divins. À l’inverse Jean-Baptiste Willermoz et Louis Claude de Saint-Martin adoptèrent le dogme de l’église selon lequel Jésus était doté d’une double nature, humaine et divine. Le rejet rectifié de la théurgie s’appuie sur le fait que les anges eux-mêmes demeurent dans un état de privation divine liée à leur propre chute, étant par conséquent incapables de conduire l’homme à la contemplation de Dieu. L’avènement de Jésus-Christ ferait par ailleurs de ce dernier le seul et unique médiateur entre l’humanité et le Divin, rôle symbolisé précisément par sa double nature. Si un tel point de vue peut dans une certaine mesure être justifié métaphysiquement–les enseignements de la kabbale révèlent en effet que seul l’ange Metatron lié à la sephira kether vit dans la présence de Dieu–c’est oublier le rôle de messager (aggelos selon l’étymologie grecque, signifiant également médiateur) traditionnellement accordé aux anges dont le but est de protéger et de guider l’homme dans sa quête spirituelle. Enfin le dialogue avec « l’ange gardien » est une étape clé dans la plupart des systèmes initiatiques occidentaux.

Le rite écossais rectifié tout en revendiquant la filiation Martineziste–certes de manière résiduelle–s’inspire donc avant tout de l’œuvre de Jean-Baptiste Willermoz et de Louis Claude de Saint-Martin.

Bien que pratiqué dans le cadre des obédiences multi-rite, ce rite chrétien est aujourd’hui probablement représenté sous sa forme la plus pure par le directoire national rectifié de France fondé par Jean-Marc Vivenza (qui fut autrefois une figure politique proche de l’idéologie NR) ; face à la dénaturation de l’esprit du rite comme de sa lettre sous les coups de la maçonnerie contemporaine, le directoire entreprit la refondation de l’ordre en conformité avec la doctrine originelle de l’illuminisme chrétien. Ce rite écossais rectifié « épuré », outre la doctrine de Jean-Baptiste Willermoz exposée dans son traité des deux natures1 porte la marque du saint-martinisme, enseignement qui se double d’une importance particulière accordée à la notion de Grâce divine. Inspirée par Saint Augustin cette doctrine de la Grâce est, dans le cadre de la maçonnerie rectifiée, poussée au point de la rapprocher de la réforme protestante ; se trouvant dans une condition de déchéance complète suite au péché originel et à la chute, l’homme est incapable de s’élever vers Dieu par lui-même et seule la Grâce lui permet d’opérer sa réconciliation. Toute entreprise basée sur une puissance immanente et sur une volonté ascensionnelle relève d’une démarche « prométhéenne » et « caïnite », découlant d’une tradition dite « apocryphe » selon les tenants de la doctrine rectifiée. Selon un tel point de vue l’être humain se trouve dans un état de totale passivité le réduisant à un rejet craintif du monde, de la matière, et malheureusement la prière et la dévotion en viennent à s’apparenter le plus souvent à une fuite mystique hors du monde. En outre un tel postulat concernant l’homme relève de la seule croyance et ne s’appuie en aucun cas sur l’expérience directe nécessaire à toute réalisation véritablement métaphysique, expérience du divin que la théurgie angélique ou « séphirotique » se donne pour but.

Selon Robert Ambelain les neuf chœurs des anges de la théogonie chrétienne sont une forme « déformée et abâtardie » de la décade intelligente que la tradition hébraïque originelle présente sous la forme des dix séphirots de l’arbre de vie cabalistique – décade que l’on retrouve dans la tradition pythagoricienne. Dans son livre la kabbale pratique2, cet autre célèbre initié nous dit à leur sujet que ces sephirot sont « au sens direct du mot demiurgii (ouvrier divin) des forces énergétiques intelligentes ». Plus loin : « étant des forces énergétique, créatrices, intelligentes, les sephirots sont tout naturellement le domaine dans lequel doit se tourner l’action évolutrice de l’homme. Elles doivent, pour lui, être des refuges, des protections, des agents de son salut. C’est en elles, de sphères en sphères, qu’il devra s’élever vers le divin, aussi haut qu’il pourra atteindre, lorsqu’il aura réussi à dégager sa propre essence de la gehenne qu’il s’est modelée et qui l’ enlise, depuis qu’il a voulu s’égaler à Dieu. »

La condamnation des disciplines et pratiques théurgiques, alchimiques, magiques etc. relève d’un dogmatisme pur et simple analogue à celui construit par l’église au fil des siècles jusqu’au point de stériliser la doctrine originelle du christianisme. Somme toute le rite écossais rectifié bien que se voulant représentant d’un ésotérisme chrétien ne fait que perpétuer le dualisme inhérent à la doctrine de l’église et plus généralement aux religions révélées : seule la foi en la divinité de Jésus est à même d’opérer la réconciliation de l’homme, toute tradition antérieure étant nécessairement rendue « apocryphe » par l’avènement du christianisme. Quel mépris pour les millénaires de civilisation qui précédèrent l’avènement du charpentier ! – heresh en hébreu, signifiant également…magicien.

Dans sa volonté de réfuter l’idée de tradition primordiale Jean-Marc Vivenza se livre cependant à des raccourcis grossiers et des omissions qui ne peuvent qu’être volontaires de la part d’un homme de sa trempe. Ne considérant la tradition qu’à travers l’œuvre de René Guénon, Jean-Marc Vivenza et à sa suite les frères du directoire national rectifié associent systématiquement celle-ci au mythe de l’Agartha et au « roi du monde », thème d’un livre éponyme écrit par le célèbre initié français. Jean-Marc Vivenza fait en outre de l’Agartha un mythe propre uniquement à certains courants occultistes du XIXe siècle, courants que René Guénon lui-même réfuta à de nombreuses reprises précisément du fait de leur caractère anti traditionnel. Bien que ce mythe du royaume caché d’Agartha ait fait l’objet de nombreux fantasmes chez les occultistes, notamment Saint Yves d’Alveydre, il n’en demeure pas moins un élément rattaché à une tradition et une métaphysique authentique, celle du bouddhisme. Le bouddhisme tibétain envisage en effet l’existence d’une terre inaccessible au commun des mortels où vivent, sous la direction d’un roi, des êtres particulièrement avancés sur le chemin de la réalisation spirituelle: il s’agit du royaume de Shambala. C’est au sein de ce royaume que fut conservé le Tantra de kalachakra transmis par le bouddha Shakyamuni – Siddharta – avant a révélation aux hommes aux alentours du Xe siècle. Les rois de Shambala doivent chacun gouverner pendant un siècle–nous sommes aujourd’hui à l’époque du 21e roi, Aniruddha–et lorsque viendra le 25e souverain (dans environ 400 ans) Raudra Chakri, « le violent monarque à la roue », une guerre cosmique éclatera entre son armée et celle des forces obscures au terme de laquelle le roi de Shambala vaincra afin que démarre un nouveau cycle, un nouvel âge d’or.

Ainsi le mythe de Shambala et de son roi revêt un caractère tout à fait traditionnel et rejoint l’antique doctrine hindoue des avatars divins, son eschatologie intimement liée à la notion cyclique de Kali yuga pouvant même être rapprochée de l’apocalypse chrétienne et du « roi perdu » de la tradition médiévale du Graal, prouvant par là même une origine commune aux différentes traditions.

Par ailleurs Jean-Marc Vivenza feint d’oublier que la doctrine traditionnelle n’implique pas nécessairement la croyance aux mythes du royaume caché non plus qu’à un hypothétique « roi du monde », qui en Europe relève essentiellement d’une perspective Guénonienne. Julius Evola, célèbre initié dont l’œuvre se base sur la Tradition primordiale a eu l’occasion d’exprimer dans une entrevue disponible sur YouTube son désaccord avec René guenon, soulignant les problèmes métaphysiques inhérents à l’idée d’un « centre spirituel » du monde ou d’un « roi du monde ». Balayant en quelques mots les fantasmes liés au Tibet entretenus autrefois par les milieux occultistes et aujourd’hui par les courants New Age, Evola démontre que le traditionalisme n’implique absolument pas une croyance en ces différents mythes dont se sert Jean-Marc Vivenza dans sa tentative de réfutation de l’idée traditionnelle.

Mais cette opposition, au-delà des éléments que nous venons d’aborder, s’appuie essentiellement sur le mythe hébraïque d’Abel et Caïn, mythe qui semble être un pilier majeur de la maçonnerie rectifiée.

La Bible ne donne que peu d’éléments quant à l’histoire d’Abel et Caïn. C’est dans la genèse ( 4.1-15) que nous apprenons qu’Adam et Eve eurent deux enfants, le premier-né se nommant Caïn et son frère cadet Abel. Les deux frères rendirent un culte au créateur mais seul l’offrande d’Abel fut acceptée par Dieu au détriment de celle de son frère aîné. Jaloux, ce dernier assassina Abel provoquant la colère du créateur, et entraînant le bannissement du premier-né d’Adam.

Dans son traité sur la réintégration des êtres Martinez de Pasqually fournit la clé ésotérique du mythe biblique ; Abel est présenté comme le type préfigurant le Christ, ce second Adam qui rachètera toute la création, incluant les anges et les hommes. Abel est ainsi présenté dès son plus jeune âge comme « enfant de paix, ou être élevé au-dessus de tout sens spirituel ».

Dans son traité, le mystérieux théurge définit Abel comme « un type bien frappant de la manifestation de gloire divine qui s’opérerait un jour par le vrai Adam, ou réaux, ou le Christ, pour la réconciliation parfaite de la postérité passée, présente et future de ce premier homme ». Agréé par Dieu, Abel est ainsi dépositaire du culte cérémoniel qui doit être rendu au créateur. À l’inverse son frère aîné Caïn se trouve, toujours selon Martinez, destitué et assujetti à la puissance de son cadet ; outragé, il se rebelle contre l’autorité de son père Adam et contre le Créateur lui-même sur le conseil de ses deux sœurs. « En conséquence, Kaïn conçut d’opérer un culte aux faux dieux ou au prince des démons, pour qu’il lui donna une puissance supérieure à celle que le Créateur avait donnée à son frère Abel, et cela pour se venger du prétendu tort qu’il avait reçu de son père par l’entremise de son frère. »

Le rite écossais rectifié déduit de cet enseignement hautement ésotérique l’existence non pas d’une tradition primordiale et originelle, mais de deux cultes distincts quoique « primordiaux », l’un correspondant à la voie abélienne agréée par Dieu et l’autre découlant de la postérité caïnite.

Il s’agit là d’une interprétation tout à fait subjective, et même d’une extrapolation qui ne saurait être justifiée au regard des enseignements de Martinez de Pasqually contenus dans son ouvrage. Le traité sur la réintégration des êtres ne conclut pas à l’existence de deux « cultes » mais de deux « types » d’être selon les mots de Martinez lui-même, incarnant deux puissances antagonistes mais néanmoins complémentaires. Voici ce qu’il faut comprendre en termes métaphysiques : Abel et Caïn, le bien et le mal, le rédempteur et le prévaricateur–dans le traité sur la réintégration des êtres Caïn incarne « le type de la séduction des mauvais esprits »–sont frères et procèdent tout deux du Principe premier, absolu, vis-à-vis duquel ils n’ont qu’une existence relative. Par sa trahison Caïn favorisera l’avènement de la postérité d’Abel en la personne de Seth tout comme Judas sera l’instrument de la passion et de la résurrection de Jésus. Le principe du « mal » existe en puissance dès l’apparition du monde manifesté et s’actualise au fil du temps et des cycles. Loin de décrire la naissance de deux traditions distinctes, le mythe nous enseigne qu’il existe bien une tradition primordiale conduisant à la réalisation (ou réconciliation) incarnée ici par Abel, alors que Caïn représente l’ignorance, la dispersion, l’involution caractéristique de la contre tradition. Il n’est donc pas ici question de dualisme mais de puissances opposées participant à l’équilibre du monde manifesté, la dualité n’étant qu’apparente et relative, l’initiation et le « culte » ayant précisément pour but de transcender cette illusion propre à la condition humaine.

Robert Ambelain dans l’ouvrage précédemment cité nous explique que « le dualisme est une erreur. Le mal en tant qu’entité pure n’existe pas. C’est la plus ou moins grande absence du souverain bien (…) qui en donnent l’illusion. Mais il y a néanmoins un aspect inversé des dix sephires »

Caïn n’est pas à l’origine d’une autre tradition faisant face à celle d’Abel, mais rend un culte aux faux dieux et aux démons, selon l’explication même du traité sur la réintégration des êtres. En cela il ne représente pas une « voie » spirituelle ni une tradition, mais l’aveuglement et la confusion qui viennent contrefaire le véritable culte : il s’agit là ni plus ni moins d’une inversion ténébreuse.

Prétendre que l’opération de Caïn signe l’acte de naissance d’une autre tradition relève ainsi de la pure fantaisie et même de ce que tout chrétien qualifierait d’hérésie: il y a tradition et contre tradition, connaissance et ignorance, ascension et descente qui sont les fondements du microcosme humain, et qui constituent deux forces dont font état l’ensemble des traditions propres aux différentes civilisations ; en termes vedantins, nous pourrions dire qu’Abel incarne le dharma, l’ordre cosmique, quand Caïn représente tout ce qui est adharma

Une autre clef du mythe d’Abel et Caïn se trouve à la croisée des chemins entre métaphysique et histoire des civilisations, comme c’est souvent le cas lorsqu’il est question de la Tradition primordiale – ce qui présente l’immense avantage de conférer à une telle lecture une dimension empirique et factuelle ne pouvant que difficilement être contredite.

Julius Evola dans ses différents ouvrages, notamment la métaphysique du sexe3, distingue chez l’homme deux « races » d’esprit principales à l’origine de civilisations distinctes : l’une solaire, olympienne et virile, l’autre lunaire, féminine, matriarcale. La race solaire dont les traits spirituels sont les plus élevés est liée à la source hyperboréenne, « la lumière du Nord » et se trouve à l’origine des grandes civilisations indo- européennes, dont les principales furent celles de Grèce, de Rome, des Celtes et de l’Inde antique.

La race solaire et les civilisation olympiennes font face aux traditions du « Sud », caractérisées par la prééminence accordée à l’aspect féminin du divin, ce qui sur le plan de la religion se traduit par la vénération de la « Grande Mère », la matrice universelle dont découlent la plupart des cultes liés à la fertilité ou à la nature conçue comme « grand tout »4. Ce caractère lunaire marque particulièrement le christianisme tel que nous le connaissons, comme le montre entre autres l’importance de la vierge Marie effectivement conçue comme « mère de Dieu » dans le catholicisme. Il fut l’apanage des civilisations pré indo-européennes du bassin méditerranéen, minoenne et mycénienne notamment. En Inde on retrouve le culte de Shakti chez les dravidiens bien avant l’arrivée des envahisseurs aryens. Cette distinction entre deux types de civilisation l’une solaire et patriarcale l’autre lunaire et matriarcale est également attestée par Alain Daniélou, grand connaisseur des traditions orientales.

Cette distinction entre une civilisation « du Nord » liée au continent perdu hyperboréen et celle « du Sud », région traditionnellement associée aux forces « d’obscurcissement » pourrait bien correspondre à l’apparente dualité de l’ésotérisme martinéziste. Abel et Caïn représenteraient alors deux « races d’esprit »–Martinez de Pasqually parle bien de « types » d’être– qui se font face et s’affrontent. Deux éléments semblent aller dans le sens d’une telle interprétation ; tout d’abord lorsque que Caïn conçoit son opération contre Abel et le Créateur, il agit sur le conseil de ses deux sœurs qui participent effectivement à la dite opération : cela indique une prédominance de l’élément féminin dans le « culte » rendu par Caïn. Suite à cette opération et toujours selon le traité sur la réintégration, Caïn « après sa prévarication, fut obligé d’aller vivre avec ses deux sœurs dans la partie du midi » : cet élément fondamental rejoint la thèse développée par Julius Evola selon laquelle les traditions lunaires correspondent aux civilisations « du Sud », et aux cultes de la puissance divine conçue sous un aspect essentiellement féminin, culte qui se caractérise notamment par un certain naturalisme ou panthéisme. La région du midi est décrite par Martinez de Pasqually comme celle « où les démons ont été relégués » ce qui semble à nouveau désigner Caïn non pas comme le fondateur d’une tradition mais plutôt comme la puissance antagoniste, contre traditionnelle et ténébreuse.

Saint-Augustin, qui fut une inspiration majeure pour l’église catholique, aborde lui aussi le mythe d’Abel et Caïn dans son ouvrage « la cité de Dieu » au livre 15. Faisant un rapprochement entre le mythe hébraïque et celui de Romulus et Remus, Saint-Augustin considère également qu’Abel et Caïn représentent deux types d’être et de civilisations ; il introduit cependant un élément fortement dualiste et manichéen – et l’on comprend dès lors pourquoi la maçonnerie rectifiée s’en est inspirée – en affirmant que la race d’Abel appartient à la cité de Dieu étrangère au « monde », tandis que celle de cain, c’est-à-dire des anges déchus, règne sur la cité terrestre–les deux « traditions » sont ici deux « cités ». Il affirme du reste que « la semence d’Abel ne s’est conservée intacte qu’en Sem 5», c’est-à-dire à travers le peuple sémite/israélite, dont l’église est issue selon Saint-Augustin : « c’est pourquoi Israël devint l’église, afin de libérer ceux qui doivent l’être de la domination de la chair ». La cité terrestre correspond bien évidemment au monde « païen » et par extension à tous les peuples n’acceptant pas le dogme catholique. Carthaginois et donc lui-même d’ascendance sémitique, Saint-Augustin, Père de l’Eglise, oppose lui aussi deux « races d’esprit » en donnant la prééminence à « Sem » qui incarne la véritable cité de Dieu, la « Jérusalem céleste. » Cela devrait donner de quoi réfléchir à ceux qui considèrent que l’église catholique représente « la tradition occidentale ».

Trois conclusions viennent ainsi à l’esprit lorsque nous abordons le dualisme défendu du rite écossais rectifié ;

  • tout d’abord ce rite maçonnique fait face à un dilemme : ou bien il maintient sa volonté de s’inscrire dans la filiation Martineziste – mais alors il s’agit de comprendre le mythe d’Abel et Caïn sans en tirer des conclusions éloignées de l’ésotérisme du traité sur la réintégration – ou alors il abandonne la doctrine du fondateur des élus coens pour s’inscrire dans un christianisme conforme à la vision de Jean-Baptiste Villermoz et de Louis Claude de Saint-Martin–mais dès lors il ne peut plus s’appuyer sur le mythe d’Abel qui appartient en propre au Martinezisme.

  • Le rite écossais rectifié en vient à nier tout caractère véritablement initiatique et toute réalisation aux traditions antiques qui ne correspondent pas à sa doctrine, ce qui le confine au dogmatisme le plus total. Surgit à nouveau l’éternelle question qu’appelle toute pratique exotérique d’une religion–car en définitive cette maçonnerie tend à adopter une position et une pratique qu’il faut bien qualifier d’exotérique : comment et pourquoi le Divin, L’absolu non soumis à l’espace ou au temps en vient-il à se révéler dans le cadre limitatif d’une seule tradition, révélée à un seul peuple et en un seul lieu ? Par son dogmatisme le rite écossais rectifié fait renaître le mythe du « peuple élu » propre à l’Ancien Testament compris sous sa forme la plus extérieure.

  • Enfin le rite écossais rectifié du directoire, sous couvert de retour à la pureté du rite, n’en vient-il pas finalement à tout simplement créer une nouvelle église, une nouvelle institution, alors que ses premiers fondateurs n’avaient de cesse de se défendre d’une telle démarche ?

 

Notes 

  • Jean Baptiste Willermoz « l’homme dieu traité des deux natures » aux éditions rosicruciennes
  • Robert Ambelain « la kabbale pratique » aux éditions Bussière
  • Julius Evola « la métaphysique du sexe » L’age d’homme – Guy Trédaniel
  • 4 Il est important de souligner que la présence d’un culte « shaktique » dans les pratiques tantriques n’implique pas ce caractère lunaire dont nous parlons. La métaphysique tantrique envisage l’Absolu sous un double aspect, masculin et féminin. Le pôle masculin Shiva est immobile et non agissant tandis que le pôle féminin, Kali ou Shakti, représente l’activité ( ainsi pour l’esprit oriental la « virilité » correspond au caractère immuable et non sujet au changement, tandis que l’activité – ou la dispersion – correspond à l’élément féminin) C’est à travers Shakti, qui est énergie et dynamisme que la puissance divine se manifeste à l’adepte, et il faut com-prendre – saisir, recueillir en soi – Kali pour appréhender Shiva. Toute réalisation repose ainsi sur l’union de Shiva et Kali (chaque divinité possédant par ailleurs sa shakti) au delà desquels se trouve para-Shiva – ou para-shakti – qui se situe au delà des deux pôles.
  • Saint-Augustin dont on ne saurait mettre en doute l’érudition commet ici du reste une « erreur » ; la Bible, donnant comme c’est souvent le cas des généalogies contradictoires, fait descendre Sem tantôt de Seth tantôt de Caïn mais jamais directement d’Abel. Quoi qu’il en soit la doctrine du Père de l’Eglise met en relief la difficulté que rencontrent ceux qui tentent de séparer le dogme catholique de sa racine sémitique. Il est tout à fait juste de parler de judéo-christianisme, si l’on se refuse à sortir de la lecture religieuse exotérique des textes chrétiens. S’il existe un christianisme solaire et européen, il est à rechercher au cœur des hérésies cathares et templières que l’Eglise a mis un point d’honneur à éradiquer

A Propos Michael Guerin

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