Accueil Le Recours La 4ème théorie politique et le problème du Diable (Alexandre Douguine)

La 4ème théorie politique et le problème du Diable (Alexandre Douguine)

Quand nous rejetons la philosophie politique de la Mère nous ne tombons  pas dans le néant et le chaos

 

Clarifier la nature de la quatrième théorie politique

La quatrième théorie politique est une matrice conceptuelle qui décrit la possibilité d’une alternative à la tendance politique devenue dominante à l’époque moderne.

Les trois idéologies politiques de l’époque de la modernité, qui sont le libéralisme (première théorie politique), le communisme (seconde théorie politique), et le nationalisme ( troisième théorie politique) ont endossé et épuisé les différents aspects du paradigme moderne de la philosophie politique.

Ces concepts politiques se sont affrontés les uns les autres au cours du XXe siècle et ont déterminé la structure des guerres mondiales, de la guerre froide, les alliances, unions, etc. Si la première guerre mondiale fut un clash entre nombre de puissances nationales européennes, la seconde guerre mondiale illustre un conflit entre les trois forces idéologiques : l’Occident libéral (les États-Unis et l’Angleterre), les communistes de l’Union soviétique et les nazis/fascistes de l’Italie de Mussolini et de l’Allemagne d’Hitler, ainsi que d’autres mouvements apparentés. Après que la troisième théorie politique (le fascisme et le national-socialisme) ait été défaite, deux théories politiques demeurèrent–la première et la seconde–et s’affrontèrent lors de la guerre froide jusqu’à ce que la première théorie politique (libéralisme) vienne à bout de la seconde (communisme) en 1989 et plus particulièrement 1991

 

Trois versions de la modernité

L’histoire entière de la modernité s’est déroulée sous le signe de ces trois théories politiques qui ont incarné la matrice, le paradigme même de la philosophie politique moderne. Toutes les trois étaient bâties selon la logique de la philosophie politique de la Mère – elles étaient toutes trois matérialistes, évolutionnistes, progressistes. Il s’en suit que l’ordre d’apparition de ces théories et celui de leur disparition (ou de leur marginalisation) reflète également une certaine logique dans la mesure où la bataille entre ces trois théories politiques fut un combat devant déterminer laquelle était la plus cohérente au regard du paradigme de la modernité. Ces trois versions de la modernité luttèrent entre elles dans un but des plus importants. L’enjeu était de découvrir laquelle de ces idéologies incarnait l’essence de la modernité. Le communisme revendiqua cela et cru pouvoir le démontrer à la suite des libéraux ; le libéralisme lui-même revendiqua la même chose, se voyant comme une expression de la modernité en tant que telle, alors que –c’est là un point important– le nationalisme (fascisme, national-socialisme) fit la même revendication et se considéra comme une doctrine révolutionnaire reflétant l’esprit de la modernité, mais dans un contexte différent, des proportions différentes, et des valeurs de références différentes de celles du libéralisme et du communisme.

 

La victoire du libéralisme : le premier devint le dernier

À tout prix, ces trois idéologies combattirent afin que l’une d’entre elles puisse incarner l’esprit de la modernité, chacune de ces idéologies croyant l’incarner. Après la défaite du nazisme, deux idéologies, libéralisme et communisme, restèrent à combattre pour le droit d’incarner la modernité, mais après 1989-1991 il s’avéra qu’une seule idéologie avait remporté cette longue bataille : le libéralisme. En d’autres termes, seul un paradigme parmi les trois idéologies de la modernité constituait véritablement un paradigme. Doit être lié à ceci le processus de globalisation et d’universalisation de l’idéologie libérale qui est devenue la seule idéologie globale d’aujourd’hui, ayant triomphé si l’on se réfère aux « résultats » de l’histoire.

Ici se révèle également la connexion avec la théorie de Francis Fukuyama concernant la fin de l’histoire. La « fin de l’histoire » a signifié la victoire du libéralisme non comme une des trois idéologies, mais comme l’idéologie de la modernité en tant que telle.

 

Les atomes attaquent

Le capitalisme (libéralisme) s’est considéré comme l’incarnation de la modernité depuis son commencement, mais cela n’était pas évident pour tout le monde mis à part les défenseurs du libéralisme eux-mêmes. Cette revendication a été défiée par les communistes autant que les fascistes, et dans son principe n’a pas été tout à fait claire pendant plusieurs siècles. Subsistait toujours la possibilité d’un différend pivot historique, et le communisme s’est sérieusement considéré comme l’epitomé de la modernité et fin de l’histoire, opposé au libéralisme. C’est uniquement à la fin du XXe siècle que la matrice inconditionnelle de l’histoire politique du monde fut scellée alors que l’esprit de la modernité triomphait sous la forme du libéralisme. Le libéralisme a défendu son droit de ne pas seulement être une idéologie, mais l’Idéologie avec une lettre capitale. Ainsi, il représente la première et la dernière théorie politique moderne. C’est avec la victoire du libéralisme que nous avons atteint la philosophie politique de la post-modernité. Au final, c’est la domination de l’individu en tant qu’atome qui permet la transition vers le niveau sub-atomique.

La modernité, ayant triomphé sous le visage du libéralisme, a opéré une transition vers la post-modernité en tant que prochain stade post-libéral. Mais ceci a été rendu possible uniquement par l’abolition de toute forme d’identité collective–qui prédominait dans la seconde théorie politique (communisme) et la troisième théorie politique (nazisme).

Les libéraux considèrent l’individu comme la dernière forme d’être ontologique, atomique et crédible. L’individu en tant qu’atome est devenu la fondation anthropologique sur laquelle le libéralisme s’est construit. C’est néanmoins seulement après la victoire de cette idéologie et le triomphe de l’individu – exprimé dans les idéologies de la société civile, les droits de l’homme, la globalisation, le marché capitaliste global (transition de la politique globale vers l’économie globale entraînant la fin de l’histoire, comme l’a écrit Fukuyama) – que s’est véritablement ouverte la porte de l’ère postmoderne. Une fois l’atome affirmé comme principal centre de l’être, alors tout mouvement ultérieur est dirigé vers le niveau subatomique. La  phénoménologie de la post-philosophie politique, ou la philosophie politique de la post-modernité est liée à cela.

Ainsi sans la victoire du libéralisme, la victoire du postmodernisme aurait été impossible. La post-modernité politique est basée sur l’accomplissement absolu de l’idéologie libérale, la première théorie politique qui a complètement anéanti la deuxième et la troisième.

C’est dans ce contexte approximatif que se trouve à présent la société globale. La société globale n’est pas encore une réalité mais un projet, celui de « l’Occident global ». Lorsque nous parlons de l’Occident, nous ne considérons pas l’Occident géographique mais, par exemple, nous y incluons également le Japon et la côte pacifique de la Chine où les modèles occidentaux en matière d’économie, de culture, et de société sont prédominants ainsi que d’autres pays de la région Pacifique qui suivent le chemin de développement de l’Occident. En d’autres termes, l’Occident est un concept global. Bien entendu, l’Occident n’a pas complètement pénétré la chair et le sang de toutes les sociétés, peuples, et civilisation de la terre, mais le processus est en cours.

L’Occident est le processus de globalisation, de post-modernisation, et d’expansion de la culture euro-américaine/euro atlantique à travers le globe.

Aujourd’hui l’agenda des processus globaux en politique entraîne naturellement la domination et l’affirmation de la victoire du libéralisme à une échelle globale, la liquidation des États-nations (ce à quoi nous assistons en Europe), la destruction de toute forme d’identité collective (telle que la Nation, la religion, le genre).

 

La transition de la modernité vers la post modernité

La question s’impose : existe-t-il une alternative à ce processus ? Rappelons-nous que le processus politique global lui-même représente une transition de la philosophie politique de la modernité (sous la forme de l’idéologie libérale victorieuse) vers la post-modernité. Tel est l’agenda de la société occidentale à l’heure actuelle.

Jusqu’à quel point cet agenda est-il universel ? Cette question est très compliquée. L’Occident se considère comme étant global (la globalisation est, en définitive, la propagation de la « marque » de l’Occident à travers le monde.  Par conséquent, la question que nous pouvons nous poser est de savoir jusqu’à quel point sommes-nous une société moderne soumise à un processus de modernisation et d’occidentalisation, et jusqu’à quel point sommes-nous une composante du monde européen ou de la civilisation euro atlantique. Les autres nations également semblent accepter silencieusement l’impératif de la modernisation et reconnaissent l’Occident comme une destinée globale, qui concernera également les peuples des sociétés non occidentales. Si nous acceptons sans réserve de reconnaître l’Occident comme étant universel, alors nous ne pouvons qu’accepter la première théorie politique et son échelle qui, à l’heure actuelle, signifie la reconnaissance de la transition de la modernité politique vers la post-modernité politique en tant que destinée, et à travers cette vision favoriser le processus à l’œuvre dans notre société.

Dans ce cas, nous nous imposons des modèles normatifs pour comparer et évaluer tout ce qui se produit en Russie à l’aune des critères occidentaux, selon lesquels plus il y a d’homosexuels dans le gouvernement, plus nous sommes modernes et progressistes en tant que pays. Plus il y a de tolérance et d’identité individuelle et mêmes post-individuelles dans notre société, plus nous resserrons nos liens avec l’Occident faisant ainsi de nous-mêmes une partie de ce processus universel.

Au cœur du sujet, la proposition de moderniser la société russe constitue l’enracinement final du libéralisme dans notre société, la transition vers la post-modernité. L’universalisme de l’Occident et les processus idéologiques qui le sous-tendent (le triomphe de la première théorie politique et la transition vers une société post-atomique et postmoderne) sont de ce fait reconnus tacitement en tant qu’axiome et dogme.

L’Occident agit de manière globale et, par suite, toutes les sociétés (y compris non occidentales) sont sous son influence. Ce facteur est intégré dans l’agenda global. Par conséquent puisque nous faisons partie du monde global ce facteur fait également partie de la politique russe (mais également chinoise, indienne, et du monde islamique dont nous pouvons observer les dernières manifestations de modernisation et de démocratisation à travers la violence du wahhabisme en Libye, Égypte, Syrie, Irak etc.). Les guerres civiles en Libye, Syrie, et en Ukraine sont en fait des formes de cette modernisation utilisant la mort comme moyen de modernisation, dans la mesure où la philosophie politique de la post-modernité est ouvertement nihiliste et dissipative. En essence, c’est une philosophie de la mort. La philosophie de la société civile, conduite à sa conclusion logique avec l’absence d’État, d’ordre, d’autorité verticale, et de tout autre élément commun et de valeurs, mène à la solitude humaine à un point tel que plus rien à part la mort d’un individu ou d’un être aimé ne peut toucher les êtres humains.

 

 Le conflit quant à la vitesse et la trajectoire

En termes de parcours, certains individus de par le monde, en observant ce qui se déroule sous leurs yeux, ressentent une sorte d’inconfort. La quatrième théorie politique se construit sur l’observation du fait que « quelque chose de pourri » se produit au sens global – quelque chose de mauvais propre à la fondation même de la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

La quatrième théorie politique démarre par une distanciation vis-à-vis des processus évidents qui se mettent en place à une échelle globale. La quatrième théorie politique est la résultante d’un désaccord avec la trajectoire et l’évolution interne de ces paradigmes politiques. Le premier mouvement de la quatrième théorie politique est de rejeter radicalement le libéralisme et sa version postmoderne, déjà post-libérale et subatomique, qui s’est imposé comme le modèle politique de référence d’aujourd’hui.

Mais ce rejet s’accompagne dans la quatrième théorie politique d’une claire compréhension du fait que le communisme autant que le fascisme sont, premièrement, désormais incorporés au sein du libéralisme sous une forme réduite et deuxièmement qu’ils ne constituent plus de véritables alternatives pour deux raisons fondamentales

1: la seconde et la troisième théorie politique ont historiquement été vaincues par le libéralisme (au niveau de la philosophie politique elles étaient moins en phase que le libéralisme avec le paradigme pur de la philosophie politique moderne)

2: la seconde et la troisième théorie politique étaient des produits de la philosophie politique de la modernité, ce qui signifie que même si elles avaient triomphé, elles auraient fatalement fini par exprimer la matrice de la philosophie politique de la Mère.

En fait si le communisme avait triomphé du libéralisme et démontré que c’est bien le paradigme communiste qui est le plus moderne, et par conséquent que c’est uniquement à travers lui que la post-modernité peut être atteinte, alors cela aurait conduit approximativement au même résultat paradigmatique auquel nous faisons face aujourd’hui. Même si le fascisme avait triomphé à l’échelle globale, tôt ou tard, puisqu’il s’agit également d’une idéologie de la modernité, il aurait conduit aux mêmes conséquences inséparables du cœur de l’approche matérialiste courante.

 

Le racisme et l’Occident

L’un des attributs caractéristiques de l’idéologie nationale socialiste fut le racisme. Cependant le racisme est à l’origine une composante de la vision du monde libérale originelle typique de l’époque des conquêtes coloniales anglo-saxonnes. Dans les faits, le racisme sous sa forme culturelle (et non biologique) a triomphé aujourd’hui à une échelle globale dans la mesure où l’Occident a imposé ses propres critères sur l’ensemble de la planète, déclarant ses valeurs comme étant universelles et demandant que ses intérêts soient acceptés comme étant universels. Dans le contexte de domination du libéralisme cependant, le fascisme atlantiste et pro américain est seulement secondaire, constituant un élément sous-libéral. À titre de comparaison, si Hitler avait gagné seul la proportion serait différente – le racisme serait l’élément dominant, et le libéralisme serait alors latent ou sous-fasciste.

En résumé, par hypothèse, si d’autres idéologies politiques avaient remporté la bataille pour l’essence de la modernité, alors elles auraient malgré tout exprimé le même paradigme que le libéralisme à l’heure actuelle.

 

« Non » à la post-modernité

La quatrième théorie politique consiste à encourager les humains, groupes, peuples, civilisations, et religions à dire « non » à la post-modernité dont la matrice est le libéralisme. La question est dès lors soulevée : si vous n’êtes pas libéral, alors qu’êtes-vous ? Un communiste ? Ou peut-être un partisan de la troisième théorie politique ? En d’autres termes, une distanciation critique vis à vis de la « tendance » de base actuelle en termes de philosophie politique nous ramène naturellement à la seconde et à la troisième théorie politique, ou à un mélange des deux – le national bolchevisme. Tout cela serait en effet constitutif d’une opposition au libéralisme, mais cependant à l’intérieur du cadre fixé par la modernité.

Ainsi, notre opposition au libéralisme une fois encore en vient inévitablement à faire appel à des formes périphériques de la modernité. Dans ce cas, nous nous contentons de déclarer que nous n’aimons pas l’essence de la modernité sous sa forme pure (libéralisme) et nous nous plaçons en opposition à la modernité depuis sa périphérie. Il s’agit là de conservatisme. Cela consiste seulement à « ralentir » la modernité alors que nous suivons toujours la même trajectoire vers le même but, mais de manière bien plus lente. Et voici ce que nous obtenons : dès lors que nous nous tenons à distance de la tendance dominante, c’est à dire de la philosophie politique de la post-modernité, mais que nous la considérons comme étant seulement la résultante du règne global de la première théorie politique (libéralisme), alors nous ne sommes que des « conservateurs modernistes ».

Même à l’intérieur de certains cercles libéraux, nous trouvons des individus (libéraux) à l’esprit avant-gardiste qui se réjouissent de la transition vers la post-modernité et qui disent : « peut-être pas si rapidement, pas si vite, devrions-nous ralentir ? » Par conséquent, les trois idéologies politiques de la modernité face à la « vision du futur », le visage de la post-modernité, peuvent adopter des positions conservatrices. Le communisme et le fascisme sont eux-mêmes conservateurs au regard du libéralisme. Le conservatisme libéral existe dans la mesure où les libéraux craignent l’expression ultime de leur propre plate-forme idéologique.

Quoi qu’il en soit, l’humanité d’aujourd’hui avance, « dérive » vers la post-modernité. Il y a ceux qui comprennent que le problème n’est pas la rapidité du courant, mais le fait que le courant lui-même se dirige dans une mauvaise direction. La « rivière » doit couler dans l’autre sens. Telle est la position de la quatrième théorie politique.

 

La Mère meurtrière

L’essence de quatrième théorie politique réside dans le fait qu’elle ne rejette pas seulement l’une des idéologies politiques de l’époque moderne, mais bien l’ensemble. Les trois théories politiques ont épuisé le spectre de ce que la modernité peut offrir. La quatrième théorie politique leur dit « non » et n’accepte pas que le flux de la rivière se dirige dans la direction de la philosophie politique de la Mère.

La quatrième théorie politique est une théorie de révolution radicale, globale, et absolue qui n’est pas seulement dirigée contre la domination de l’Occident en particulier, contre l’état actuel de la situation européenne, l’hégémonie des États-Unis d’Amérique, ou le libéralisme, mais contre la modernité elle-même, contre le paradigme politique du logos de la Grande Mère, contre les métaphysiques selon lesquelles le monde doit être envisagé du bas vers le haut.

C’est ici que la philosophie politique du Père (ou platonisme politique) et la philosophie politique du fils (aristotélisme politique) acquièrent une énorme importance. Nous sommes entrés dans l’ère de la modernité au cours de laquelle le père a été tué et le fils castré. La victoire de la modernité et la transition dans la post-modernité a été décrite dans les mythes comme le double geste de la Grande Mère, un sujet qui a été évoqué dans les traditions de différents peuples. La Terre Mère tue son père/mari, i.e, la figure qui représente l’axe fondamental de la topologie verticale de la philosophie politique platonicienne, puis castre son fils aimé, i.e., empêchant le « mouvement premier » (primus movens) du modèle aristotélicien et sa composante spirituelle (eidetique)

Il s’agit là de matérialisme. Dans le but d’atteindre la domination de la matière vivante du bas vers le haut, il est nécessaire de déraciner deux alternatives possibles – les philosophies politiques du Père et du fils. Toutes deux sont incompatibles avec la philosophie politique de la mère.

La modernité n’est rien d’autre que la philosophie politique de la Mère, le matérialisme, la matière vivante ou ὕλη (Hyle)

 Par conséquent, tous les processus fondamentaux idéologiques et philosophico-politiques de l’ère moderne se réalisent dans le cadre de cette philosophie politique de la Mère. En se référant aux résultats de l’histoire politique ou idéologique de l’ère moderne le libéralisme s’est avéré être le plus proche de la vision du monde matriarcale, et la post modernité politique révèle d’autant plus précisément la structure initialement féminine du libéralisme, puisque c’est à travers celui-ci que la matrice même de la modernité en tant que philosophie politique de la Mère s’exprime de la manière la plus claire et la plus complète.

 

Pierre ou oiseau ?

La quatrième théorie politique se présente comme un appel non pas à la variation ou à la combinaison des produits de la philosophie politique moderne, mais à un changement radical de paradigme. Ce changement peut être décrit négativement en tant que rejet de la philosophie politique de la Mère dans ses bases métaphysiques, c’est-à-dire tout simplement comme la liquidation de la modernité dans son ensemble. Le point de départ de la modernité contient déjà en lui-même le sens, le contenu, et la logique de sa propre fin.

Un tel point de départ de l’ère moderne n’aurait pas pu conduire à autre chose que l’hégémonie libérale contemporaine. Afin de véritablement se séparer du chemin actuel, il nous faut nous déplacer dans la direction opposée. Mais cela ne signifie pas qu’il faille se contenter de ne pas avancer dans la direction de la modernisation. Après tout, nous parlons ici de fixer un but radicalement différent : avancer dans une direction différente, non vers l’avant, mais vers l’arrière. Le ciel est derrière nous. Nous descendons depuis la philosophie politique du Père à travers la philosophie politique du Fils vers la philosophie politique de la Mère.

Se déplacer de la droite vers la gauche est un choix qui se pose lorsque l’on se tient sur un plan horizontal. Mais si nous sommes une pierre lancée, alors nous tombons, et notre temps est un temps de chute, de descente, untergang. Et si nous sommes des oiseaux, alors nous avons la chance de découvrir que tomber du nid ne s’apparente pas la chute d’une pierre, mais bien à la chute d’un oisillon qui apprend à voler à travers la dureté d’une telle expérience.

C’est à ce niveau qu’un changement radical de conscience se produit. C’est le point de départ de la quatrième théorie politique. Tant que l’oisillon jeté hors du nid ne vole pas, il ne sait pas s’il est une pierre ou un oiseau. Celui qui est habitué à tomber n’est pas capable de se déplacer en arrière le long de la seule trajectoire gravitationnelle possible (le mouvement en direction des abysses n’est pas un mouvement sur un plan mais une chute).

Il s’ensuit que seules les « créatures ailées » peuvent accepter la quatrième théorie politique. Ici nous pouvons nous souvenir des enseignements de Platon au sujet de ce qu’est l’être humain. Pour ce philosophe grec, l’homme est une créature ailée dont la présence à l’intérieur de ce corps résulte de la chute causée par une certaine catastrophe. La tâche de l’homme est de cultiver et développer ses ailes pour pouvoir à nouveau voler, afin que  la mort devienne une célébration de la naissance/résurrection tout comme la mort pour un papillon signifie la fin de l’existence en tant que chenille. Il est toujours mieux de « mourir durant la vie » et de s’élancer verticalement – en direction de notre demeure céleste. Tel est le postulat de la quatrième théorie politique.

La quatrième théorie politique consiste à lutter en vue d’étendre radicalement la logique de l’histoire du monde dans une direction opposée. Dans la mesure où cette histoire est une histoire de chute (un déplacement du haut vers le bas, du logos du père à celui du fils pour s’achever au logos de la mère), la quatrième théorie politique est une mission fondamentale. Il ne s’agit pas de conservatisme ! Afin d’opérer un « retour », il nous faut aller vers le haut, là où la machine de la modernité ne peut aller.

La modernité est semblable à un corbillard descendant d’une montagne. Un corbillard ne vole pas. Afin de changer authentiquement la situation, il est nécessaire de reconsidérer notre approche vis-à-vis de toutes ces choses qui semblent absolument évidentes sous la domination de la philosophie politique de la Mère.

 

Le diable comme métaphore, et pas seulement…

Il n’y a aucune alternative à l’intérieur de la philosophie politique de la Mère. Ainsi, la première théorie politique (le libéralisme) et ses formes sous-idéologiques au sein du programme dissolvant de la modernité constituent une destinée. Il ne s’agit pas d’accident, de déviation, ou d’une voie sans issue. C’est le destin. Nous sommes venus ici, et avons été appelés ici. Le plus grand tour du diable est de nous pousser à nier l’existence de Dieu. Les gens pensent qu’il n’y a pas de Dieu, et donc il n’y a pas de diable, ce à quoi le diable répond : « c’est exact, je n’existe pas ». C’est là son deuxième tour. Mais qui, dans ce cas, inspire tout cela en nous ? Le diable lui-même. Au terme du processus de modernité séculaire – un satanisme tempéré, consistant, et cohérent – le diable réapparaît, mais cette fois sans Dieu.

Au départ la modernité fut l’ombre de Dieu, mais par la suite elle ne fut plus ni dieu, ni son ombre. Enfin il n’y eut plus de Dieu mais l’ombre demeura. Par correspondance la découverte du diable, son incarnation, et sa manifestation constituent l’essence de la phase finale de la transition de la philosophie politique de la modernité vers la philosophie politique de la post modernité. Le diable (l’Antéchrist) devient apparent, se révèle. Du point de vue de la philosophie politique, nous pouvons examiner cela comme une métaphore (l’Antéchrist en tant que figure politique ou philosophique). Du point de vue religieux cela pourrait bien être interprété littéralement.

Tournant le dos au diable intégralement révélé de la post modernité, la quatrième théorie politique propose d’emprunter lune voie ascensionnelle/transition vers ces paradigmes qui furent éliminés, liquidés au premier stade de la modernité. En d’autres termes, nous ne devons pas nous contenter de « ralentir », mais nous devons avancer dans une direction totalement différente. La quatrième théorie politique débute lorsque l’homme est en désaccord, rejette et nie le présent programme d’évolution de l’histoire politique, et se livre à une froide et profonde analyse sémantique de toutes les étapes passées de l’histoire politique.

Sans cette analyse, tout resterait au niveau des émotions, des schémas simplement réactifs, faisant appel aux formes périphériques de la modernité ou à ses stades précédents, qui s’inscrivent dans la « tendance globale du conservatisme ».

Et voici le fait le plus intéressant : la quatrième théorie politique est contre-conservatrice. Le conservatisme, finalement, n’est que l’aspiration à avancer dans la même direction mais à une allure réduite. La quatrième théorie politique ne propose ni d’accélérer ni de freiner, parce qu’elle ne  raisonne pas en ces termes. La quatrième théorie politique insiste sur l’ensemble du chemin depuis son point de départ jusqu’à son terme et propose une direction ne conduisant pas du tout au même point.

 

Refuser l’hypnose de la Mère

Une rupture radicale avec l’hypnose de la philosophie politique de la Mère est le premier geste fondamental de la quatrième théorie politique. Par ailleurs, nous savons que les philosophies politiques du Père et du Fils existent. Ce n’est pas une convention. Dans l’histoire, il existe nombre d’exemples de leur réalisation effective. Il ne s’agit pas d’un rêve abstrait ou d’un simple songe. Ces systèmes politiques ont existé à travers l’histoire de l’humanité et ont maintenu partiellement leur influence jusqu’à ce jour dans le monde contemporain.

Lorsque nous rejetons la philosophie politique de la Mère, nous ne tombons pas dans le néant et le chaos. Nous disposons toujours de deux modèles politiques ou philosophiques effectifs. Si nous ne connaissions pas la philosophie politique du père et la philosophie politique du fils, alors se laisser porter par ce « courant » ne serait peut-être pas si rebutant, et peut-être l’accepterions nous en raison de l’absence de possibilité de choisir une autre direction – rien en dehors de l’horreur.

Il n’y aurait rien en dehors de la modernité : c’est ce que les partisans de la modernité et de la post modernité veulent nous faire croire. Mais fort heureusement nous savons qu’il y a le paradigme du Père et du Fils. C’est ici le deuxième aspect créateur et positif du programme de la quatrième théorie politique, Le point le plus important est que la quatrième théorie politique se base sur le fait que le choix de paradigme ne se trouve pas au sein des trois idéologies politiques (le logos de la Grande Mère), mais doit s’opérer entre les trois logos de la philosophie politique, celui du Père (platonisme), du fils (aristotélicien), et de la mère (matérialisme). Il s’agit là d’un choix libre, la modernité n’étant rien de plus qu’une simple option.

Les philosophies politiques du Père et Fils (ou leur alliance) font l’objet d’un choix libre. C’est là une tâche, non un acquis. Il semblerait que nous ayons abouti à la modernité parce que nous avons oublié que la philosophie politique du père et la philosophie politique du fils doivent être constamment réaffirmées avec chaque nouvelle génération, chaque nouvel individu. Hors nous les avons considérées comme quelque chose de garanti, quelque chose d’acquis.

Dès lors qu’un système politique orienté verticalement devient inerte ou en vient à être considéré comme acquis, alors il s’écroule. Si à la place d’un monde marchand ouvert, nous envisageons la verticalité monarchique, impériale ou traditionnelle et si nous considérons celle-ci comme un simple fait, quelque chose d’acquis, et  que nous ne réaffirmons pas cette verticalité à chaque étape, alors tôt ou tard nous tomberons dans la poubelle de la modernité et de sa conclusion logique : la philosophie politique de la Mère.

 

 Le double obscur

Ainsi, l’essence de la dignité politique philosophique de l’homme en tant qu’espèce est évoquée dans la quatrième théorie politique – la dignité humaine est aujourd’hui en train de s’avancer, plus ou moins rapidement, dans la direction de la modernisation, de l’occidentalisation, et du progrès comme si de rien n’était. C’est là le double obscur de l’homme – l’humanité qui, en choisissant la liberté, choisit la non-liberté, et tout en ayant le droit à la dignité, à l’ascension, et à l’héroïsme, se jette dans l’esclavage, la misère, et au service de la matière. Revenir à la philosophie politique du Père ou Du fils est plus difficile aujourd’hui que jamais. Mais c’est maintenant que ce choix est porteur de l’ensemble de sa signification primordiale, patriarcale, héroïque. L’homme diffère de son double sombre en ce qu’il est un être philosophique capable de libre arbitre. Il lui a été donné la liberté de choisir sa propre philosophie politique à un niveau paradigmatique (et non simplement sur la base de ce que le « menu » peut offrir). Nous pouvons dire que la quatrième théorie politique est une invitation à restaurer/reconstruire la philosophie politique du Père et la philosophie politique du Fils. Nous savons que ces alternatives existent et nous pouvons librement les choisir, et ainsi détruire l’hypnose de la matrice des trois idéologies modernes, l’hypnose de la matrice de la philosophie politique de la Mère.  Nous pouvons choisir une alternative politique et philosophique complète et exhaustive, bien au-delà de ce qui nous est aujourd’hui offert.

Car si cela (la modernité) est en quoi que ce soit complet, il s’agit alors de l’assortiment complet des tentations du diable

 

Note

Texte traduit de l’anglais au français par Michael Guerin. Source: Geopolitica

A Propos Alexandre Douguine

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