Accueil Politique Commission d’enquête sur Srebrenica: les liaisons dangereuses de Milorad Dodik

Commission d’enquête sur Srebrenica: les liaisons dangereuses de Milorad Dodik

C’est à un calcul politique à double tranchant que se livre Milorad Dodik.

Dans un article du courrier des Balkans, nous apprenons que la République Srpska va mettre en place deux commissions chargées de faire la lumière sur les événements de Srebrenica et Sarajevo, et d’enquêter sur les exactions dont furent victimes les serbes pendant la guerre.  Une décision déjà qualifiée par certains de « révisionnisme historique », puisque les puissances occidentales et le tribunal de La Haye ont depuis longtemps légiféré en ce qui concerne l’ex-Yougoslavie…faisant peser toute la responsabilité de la guerre ou presque sur la Serbie. La direction de ces deux commissions a été confiée par la république Srpska à deux universitaires israéliens proches des théories sionistes : un certain Gideon Streif1, professeur d’histoire juive à l’université du Texas, et Rafael Israeli, professeur à l’université hébraïque de Jérusalem.

Un choix éminemment stratégique de la part de Milorad Dodik, qui en appointant deux théoriciens juifs pour présider ces commissions d’enquête, s’assure que nulle institution n’osera disqualifier leurs rapports en usant des habituels qualificatifs « d’extrême droite » ou, précisément, de « révisionniste ». Mais c’est ici établir à proprement parler des liaisons dangereuses, tant il est vrai que les motifs des théoriciens sionistes qui s’intéressent à la situation serbe obéissent à un schéma bien particulier.

Dans une interview disponible sur le site Jadovno.com, Rafal Israeli établit un parallèle entre l’histoire des juifs et celle des Serbes, analysant la situation des Balkans à travers le prisme du choc des civilisations.  Bien que l’universitaire israélien évoque le rôle joué par les États-Unis dans le drame serbe, il s’agit pour lui avant tout d’un conflit entre le monde musulman et la chrétienté ; il est d’ailleurs aisé de comprendre à la lecture de cette interview en quoi l’extrême droite chrétienne est souvent prédisposée à rejoindre les thèses sionistes, qui réduisent la géopolitique à une lutte contre l’islam. Pour autant Rafael Israeli ne met pas juifs et serbes sur un pied d’égalité : pour lui, « la souffrance de millions d’individus durant l’holocauste ne doit pas être identifiée à des crimes qualifiés de génocides commis en Yougoslavie durant les années 90. Le seul génocide prouvé fut l’holocauste ».

Voilà qui est très clair. Rafael Israeli poursuit dans son raisonnement en refusant le qualificatif de génocide dans le cas des Arméniens, tout en stigmatisant la politique de la Turquie qu’il accuse d’alliances avec la Syrie et l’Iran (!)…Dénonçant à juste titre l’existence d’une prétendue « république » du Kosovo gouvernée par un « criminel et gangster », l’universitaire israélien compare celle-ci à la Jamahiriya libyenne… en oubliant que la Libye de Kadhafi fut un état socialiste pan-arabe structuré, naturellement ennemi des groupes islamistes.

En dépit d’une réflexion intéressante, Israeli ne peut s’empêcher de sombrer dans les délires propres à son idéologie. Il est intéressant de noter avec quelle insistance Rafael Israeli évoque les commémorations de la Shoah en Israël, auxquelles participent « des présidents de douzaines d’états », se tenant à côté de la « flamme éternelle » pendant que les noms des six millions de morts sont lus au parlement ; cela renforce bien l’idée d’un véritable « culte » martyrologique, auquel sont associés bien des états du monde entier – occidentaux principalement – du fait d’un intense lobbying international.

Le soutien d’une partie des milieux sionistes envers la Serbie relève d’une intention claire, bien exprimée par Rafael Israeli : présenter les serbes comme un rempart chrétien face à l’islam, considéré comme l’ennemi commun du judaïsme et du christianisme qui deviennent ainsi naturellement alliés. Le professeur n’ignore cependant pas que ce sont les États-Unis, alliés naturels d’Israël, qui ont soutenu – dans les Balkans comme au Moyen-Orient – l’islamisme radical et ses divers avatars. Il affirme d’ailleurs à juste titre dans cette interview « que nous ne devons pas oublier les bombardements de la Serbie par l’OTAN, non plus que l’usage d’uranium appauvri ».

Le positionnement de ces théoriciens israéliens est donc plus qu’ambigu, voir schizophrène ; impossible de ne pas y voir une grossière tentative d’instrumentalisation du drame serbe en vue de valider une visions du monde contraire aussi bien aux faits qui ont marqué l’éclatement de la Yougoslavie, qu’aux intérêts européens. Aussi, même si un homme tel que Rafael Israeli exprime parfois des idées forts justes – lorsqu’il considère par exemple que le tribunal de La Haye devrait juger des individus et non des états/peuples – gardons-nous bien de considérer le courant qu’il représente comme un allié potentiel. En outre il est bien peu probable que le travail de ces commissions aboutisse à un changement majeur de l’opinion publique occidentale ou à la libération des héros du peuple serbe.

Cependant hélas, de telles liaisons dangereuses pourraient bien finir par jouer en la défaveur du véritable patriotisme serbe…

Michael Guerin

Notes

  • 1  Les recherches google semblent ne donner aucun résultat concernant cet individu…

A Propos Michael Guerin

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