Lorsque Donald Trump évoqua publiquement l’idée d’acheter le Groenland, beaucoup y virent une provocation, une sortie médiatique grotesque de plus. Pourtant, derrière cette formule spectaculaire se cache une réalité géopolitique lourde de conséquences : le Groenland est devenu un pivot stratégique dans la recomposition des équilibres mondiaux. Cette île immense, glacée, peu peuplée mais riche en ressources et en potentiel militaire, se situe au cœur du nouvel affrontement entre grandes puissances. La tentative américaine de mise sous tutelle renforcée du Groenland constitue ainsi moins une fantaisie qu’une attaque indirecte contre l’Europe, son autonomie stratégique et sa souveraineté politique.
La présence militaire américaine au Groenland ne date pas d’hier. Elle s’incarne aujourd’hui dans la Pituffik Space Base, anciennement connue sous le nom de Thule Air Base. Située dans le nord-ouest de l’île, près de la localité de Pituffik, cette base est un site stratégique majeur, désormais géré par l’US Space Force depuis 2021.
Construite en 1951, au cœur de la Guerre froide, elle avait pour mission initiale de détecter les missiles balistiques soviétiques grâce à un radar extrêmement avancé. Aujourd’hui, elle fait partie intégrante du système de défense antimissile des États-Unis et joue un rôle central dans la surveillance spatiale, le suivi des satellites et la détection des débris orbitaux. Elle constitue également un hub essentiel pour les communications stratégiques et pour la recherche scientifique, notamment dans l’étude du climat arctique et de l’atmosphère.
Environ 600 personnes y travaillent, majoritairement des militaires américains, avec une présence danoise et groenlandaise dans le cadre d’accords bilatéraux entre Washington et Copenhague. L’accès y est strictement contrôlé, et la base symbolise la projection de puissance américaine dans l’Arctique. Cette présence militaire massive fait du Groenland un verrou stratégique, permettant aux États-Unis de contrôler les routes polaires, d’anticiper toute menace balistique et de dominer l’espace circumterrestre.
Derrière le discours sur la sécurité collective, il s’agit bien d’une logique de domination : contrôler le Groenland, c’est verrouiller l’Atlantique Nord, surveiller l’Europe et contenir la Russie et la Chine.
Le Groenland n’est pas seulement une plateforme militaire : il est aussi un immense réservoir de richesses. Le sous-sol groenlandais recèle en effet d’importantes réserves d’hydrocarbures, vitales pour les États-Unis, toujours fortement dépendants du pétrole et du gaz malgré leur production nationale. Le contrôle de ces ressources offre à Washington un levier stratégique face à l’Europe, à la Russie et au Moyen-Orient.
Mais l’enjeu le plus décisif concerne sans doute les terres rares, indispensables à l’industrie moderne : électronique, armement, énergies renouvelables, batteries, semi-conducteurs. Aujourd’hui, la Chine détient un quasi-monopole mondial sur ces matériaux critiques. Le Groenland apparaît par conséquent aux yeux de l’administration américaine comme l’un des rares territoires capables de briser cette dépendance.
Pour les États-Unis, sécuriser ces gisements, c’est réduire leur vulnérabilité face à Pékin. Pour l’Europe, c’est une question d’indépendance industrielle et technologique. Mais faute de stratégie commune, l’UE laisse Washington manœuvrer seul, renforçant ainsi une dépendance stratégique déjà profonde.
Sur le plan juridique, le Groenland n’est pas membre de l’Union européenne, mais demeure une province autonome du Danemark, qui, lui, est membre de l’UE. À ce titre, le principe d’intégrité territoriale s’applique pleinement. Toute tentative de pression, d’achat ou d’annexion constitue une remise en cause flagrante de cet ordre juridique et une amputation du territoire européen, déjà menacé de balkanisation en plusieurs régions
Pourtant, cette invocation du droit international pose question. Nous aurions ainsi aimé voir les mêmes défenseurs du droit, à droite comme à gauche, s’indigner avec autant de vigueur lors du démantèlement de la Serbie, à laquelle fut arraché son cœur historique et spirituel : le Kosovo-Métochie. À l’époque, le principe d’intégrité territoriale fut sacrifié sur l’autel des intérêts géopolitiques occidentaux et le Danemark lui-même saluait il y a quelques années l’indépendance de « l’Etat » Kosovar.
La réalité est brutale : Européens comme Américains brandissent le droit international uniquement lorsqu’il sert leurs intérêts. Cette instrumentalisation constante décrédibilise le discours moral et affaiblit la capacité de l’Europe à défendre réellement sa souveraineté, tant il est vrai que ses membres sont incapables de concevoir l’impératif d’une union continentale de Galway à Vladivostok.
La crise groenlandaise révèle donc surtout la faiblesse structurelle de l’Europe de Bruxelles. Incapable de penser en termes de puissance, elle se réfugie derrière le droit, les conventions et la morale, ignorant la réalité fondamentale du monde contemporain : le retour du choc frontal entre grandes puissances.
Face aux ambitions américaines, l’Union européenne n’a ni armée crédible, ni stratégie géopolitique cohérente, ni volonté politique unifiée. Elle se contente de protestations diplomatiques, pendant que Washington avance ses pions.
Si l’Europe était un véritable État fédéral, doté d’une grande armée intégrée, capable de projeter sa puissance et de défendre ses frontières, les États-Unis n’oseraient jamais évoquer de tels projets d’annexion ou de rachat. Une Europe souveraine, incluant la Russie dans une architecture continentale de sécurité, constituerait un bloc géopolitique capable de tenir tête à Washington comme à Pékin, la Chine restant indubitablement une menace pour le vieux continent.
Il est d’ailleurs révélateur d’entendre encore certains responsables européens évoquer de prétendus « intérêts russes » au Groenland. En réalité, les intérêts de Moscou et ceux de l’Union européenne convergent largement : stabilité arctique, contrôle des routes polaires, sécurité énergétique, indépendance industrielle, équilibre démographique et maîtrise des flux migratoires. Face aux ambitions américaines et chinoises, l’Europe et la Russie ont objectivement les mêmes enjeux stratégiques d’autant plus qu’elles constituent un ensemble civilisationnel.
L’affaire du Groenland agit comme un révélateur cruel : l’Europe n’est plus une puissance, mais un espace ouvert aux appétits des autres. Incapable de défendre ses marges, elle se contente d’invoquer des principes qu’elle trahit elle-même lorsque cela l’arrange, y compris contre des régions et peuples qui font partie de son espace civilisationnel.
Le projet trumpien sur le Groenland n’est pas une simple lubie : c’est un signal clair adressé à une Europe fragmentée, dépendante et politiquement faible. Tant que l’Union ne se dotera pas d’une véritable souveraineté stratégique, militaire et industrielle, elle restera condamnée à subir les ambitions des empires renaissants. Le Groenland n’est pas une périphérie lointaine : il est désormais au cœur de la bataille pour l’avenir de l’Europe.
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