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Du Diable et des moralistes

Alors que nous assistons à l’avènement global de forces que nous pouvons qualifier – avec toute la prudence qu’impose l’usage d’un tel terme – de « ténébreuses », un mouvement parallèle (et non pas contraire) se produit, qui consiste en un repli outrancier et parodique vers une morale religieuse ou politique.

Constatant avec raison l’effondrement de la civilisation et l’apparition de phénomènes à caractère « démoniaque », des individus sans cesse plus nombreux adoptent des grilles de lecture parfois religieuses, millénaristes et apocalyptiques, préférant en d’autres occasions choisir une posture pseudo-ésotérique consistant principalement à « décrypter » des symboles dont la signification leur échappe complètement la plupart du temps, ou à dénoncer le « satanisme » que l’on suppose évidemment à l’œuvre partout.

Ce courant fut en réalité toujours présent au sein de la droite/extrême droite catholique, qui depuis Léo Taxil et son enfumage mystificateur, s’effraie du « grand complot gnostique » et des « influences maçonniques », qui bien évidemment sont le creuset de tous les maux caractéristiques de l’ère moderne. Aujourd’hui les auteurs monomaniaques ont cédé la place aux youtubeurs qui, sans baser leur raisonnement sur la religion, n’en arrivent pas moins aux mêmes absurdités. En outre ce n’est plus là le domaine réservé des hommes de « tradition catholique » (ou supposés tels) qui ont rapidement été rejoint par une certaine jeunesse musulmane, persuadée elle aussi d’avoir compris le fonctionnement du monde, régi bien sûr par les illuminatis1. Sans doute doit-on citer ici un des « chef de file » ce cette tendance, inénarrable Salim Laïbi dont les vidéos sont souvent très divertissantes à défaut d’être sensées.

Des influences spirituelles ont toujours accompagné les bouleversements politiques et les mouvements de l’histoire, c’est une évidence ; on ne peut oublier le rôle majeur que jouèrent le carbonarisme et la maçonnerie « égyptienne » – rite de Memphis-Misraïm dont Garibaldi fut le grand maître – dans la construction de l’unité italienne. Les groupements maçonniques continuèrent par la suite à jouer un rôle dans les débuts du fascismes, au travers de personnalités telles qu’Arthuro Reghini ou Eduardo Frosini. De même pour le national-socialisme qui doit beaucoup aux loges para-maçonniques2 dont la fameuse « société de Thulé », et à l’influence de personnages comme von Sebottendorf, Guido von List ou même Alfred Rosenberg. Même le communisme en dépit de ses fondements matérialistes n’échappa pas à la règle, et l’on retrouve en son sein la présence d’une maçonnerie occultiste, de « synarchistes » ou autres « cosmiques ». Plus récemment, François Mitterrand était connu pour s’entourer d’astrologues. Et pour prendre un exemple plus proche encore – et plus orthodoxe ! – , Vladimir Poutine se rend régulièrement sur le Mont Athos, haut lieu de l’orthodoxie, mais déjà considéré comme sacré bien avant le triomphe du christianisme.

Cela suffit pour beaucoup à corroborer le mythe de la toute puissance d’une ou plusieurs sociétés secrètes ayant toujours contrôlé le monde, et vouant bien évidemment un culte au diable. Ou d’une élite planétaire monolithique poursuivant un but occulte..

Pourtant les affrontements militaires et les effondrements successifs des idéologies sus-mentionnées démontrent non seulement les divergences majeures pouvant exister entre les « sociétés secrètes », mais également leur échec.3 A l’heure actuelle pour ce qui est de la maçonnerie, nous ne pouvons que constater la perte de vitesse d’institutions moribondes minées par leurs problèmes internes, qui cependant parviennent encore tant bien que mal à maintenir une influence délétère.

Comprenons nous bien : il n’est pas question ici de minimiser l’importance des influences que nous nommons « ténébreuses » dans les haute sphères de la vie politique, économique ou médiatique. Nous pouvons également, tout du moins dans certains cas, parler même de « satanisme » au sens d’une force de destruction et d’avilissement de l’homme. Toute la problématique réside dans le fait de savoir si ceux que le « diable » tient entre ses griffes sont conscients de leur situation ; le Malin pour agir n’a pas besoin de culte, sa force consistant précisément à résider là où on ne le cherchera pas, et à voiler son existence et son action à ceux qui en sont les objets.

Aussi ceux qui relaient les influences démoniaques sont ils à la fois bourreaux et esclaves, car on ne pactise pas avec le Diable sans en devenir le jouet. Sans doute avons-nous pu en voir une démonstration à travers le couple « infernal » formé par Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent. Ici l’action destructrice au sein de la société – grâce à la puissance de l’argent, qui dans le christianisme revêt les traits du démon Mamon – s’accompagna d’une déchéance mentale et physique, caractéristique d’une véritable action démoniaque. L’étrange et sordide bande dessinée signée par Yves Saint Laurent intitulée « la vilaine lulu », de même que les témoignages de « domestiques » après la mort de Pierre Bergé, tendent à souligner dans ce cas la présence d’êtres consciemment maléfiques…

René Guénon rappelle que « le Diable n’est pas seulement terrible, il est souvent grotesque » ; cela nous permet de comprendre le pourquoi de certaines modes, musiques, ou « inversions » dont la promotion est souvent assurée par une intelligentsia agissant par pure démagogie et faiblesse intellectuelle, sans qu’une « communication » ou un « culte » diabolique soit de mise.

C’est ici que les moralistes modernes ont tort, en voyant un « satanisme » conscient dans les actions de ceux qui sont à l’origine des plus absurdes manifestations sociétales de la modernité, ou chez leurs « suiveurs » ; il serait ainsi facile de considérer comme « satanistes » non seulement les icônes de la « culture de masse » mais encore leurs fans. Les dits moralistes ne s’en privent pas depuis que youtube permet à tout un chacun de se prononcer sur tout et n’importe quoi : nous pouvons ainsi trouver des vidéos « démontrant » que Lady Gaga, Marilyn Manson ou Lil Wayne sont « illuminatis », « satanistes » ou « contrôlés mentaux »… En réalité, les compagnies et maisons de disques ont bien compris depuis longtemps l’intérêt suscité par « l’occulte » au sein d’une jeunesse dépourvue de toute vie spirituelle, jeunesse qui devient un précieux auxiliaire publicitaire. En somme bien des phénomènes typiques de la laideur moderne sont à attribuer à l’idéologie de la transgression permanente, inséparable d’une logique de rentabilité désormais globalisée. Le plus souvent l’homme se suffit à lui même dès lors qu’il s’agit d’emprunter une voie involutive, et les « ready-made » de l’art contemporain (pour ne citer qu’un exemple illustrateur de la déchéance moderne) existent depuis le début du 20ème siècle. Le grotesque à grande échelle n’est pas toujours l’œuvre du Diable, quoi que ce dernier puisse y trouver un terrain de jeu propice…

Reprenons à nouveau les mots de René Guénon, parfaitement justes en la matière : « Assurément, il n’y a pas besoin de faire intervenir le diable pour expliquer de semblables productions, qui sont tout à fait à la hauteur de la « subconscience » humaine ; s’il consentait à s’en mêler, il n’aurait certes aucune peine à faire beaucoup mieux que cela. On dit même que le diable, quand il veut, est fort bon théologien ; il est vrai, pourtant, qu’il ne peut s’empêcher de laisser échapper quelque sottise, qui est comme sa signature ; mais nous ajouterons qu’il n’y a qu’un domaine qui lui soit rigoureusement interdit, et c’est celui de la métaphysique pure (…) »4

Les « productions » dont parle ici Guénon sont celles des spirites, mais on peut sans peine étendre ce constat à nombre de pseudo-réalisations psychiques ou matérielles, en y incluant les « excentricités » que nous martèle la culture de masse autant que les sectes religieuses et New-age modernes. Nul besoin de cultes sataniques à proprement parler, et encore moins de l’intervention du Diable lui même. Que sont du reste les « cultes » prétendument sataniques à l’époque moderne ?

Rien d’autre que le pendant des dégénérescences protestantes anglo-saxonnes, ou plutôt leur miroir.

Depuis la fameuse « Église de Satan » fondée par Anton LaVey, le « satanisme » se présente comme une émanation de la mentalité libertaire américaine dont les principaux axes sont l’athéisme, le culte de l’ego, et l’émancipation de toute « norme ». Les successeurs de ce « satanisme athée » suivent naturellement la même orientation et se présentent aujourd’hui comme un « contrepoids » au christianisme – réduit à l’état de simple morale aussi bien chez les protestants que pour une majorité de catholiques – se bornant à la défense des libertés individuelles, l’accent étant mis sur les droits LGBT5. Là encore nous sommes fort loin de toute véritable « métaphysique inversée » ou d’actions/intentions consciemment dirigées vers un but démoniaque et contre-initiatique.

Cela ne signifie pas que le développement de tels courants de pensée soit sans rapport avec les forces ténébreuses évoquées précédemment ; à mesure que progresse l’âge de fer et que l’humanité s’enferme dans cette « prison magique » que constitue le matérialisme absolu, le monde s’ouvre à des « royaumes » inférieures autrefois « contenus », qui déversent désormais leurs influences sur les sociétés modernes.

Un tel phénomène n’implique pas nécessairement une intentionnalité ou volonté consciente de la part d’individus ou organisations qui bien souvent ne sont que les victimes ahuries de « l’air du temps ». Il faut voir en cela l’effet inéluctable d’une fin de cycle : à l’image du corps physique, toute collectivité humaine décline, dégénère et meurt. L’obscurcissement spirituel général peut être dans une certaine mesure comparé à la disparition des facultés d’un individu à mesure qu’il approche du « crépuscule », à laquelle viennent se surajouter de profondes maladies dégénératives.

Si des forces sont fatalement à l’œuvre dans ce processus, nous ne pouvons y déceler pour l’heure le travail d’entités ou êtres intelligents, participant à la désagrégation de la civilisation et/ou à la contre-initiation. Nous n’avons considéré que des « forces » ou énergies à proprement parler dont l’action délétère repose dans leur nature propre.

Se pose donc toujours la problématique d’une influence « diabolique » intentionnelle, entretenue par des êtres conscients de leur rôle « d’ennemis des dieux », défiant les principes supérieurs constituant le dharma.

Selon Julius Evola « par delà les simples forces il faut considérer le cas de véritables êtres, je veux dire des êtres doués d’intelligence et de personnalité, en tant que représentants et agents de la contre-initiation, des êtres reliés, comme les initiés, par une « chaîne ». »6 Le baron italien poursuit en citant René Guénon : « Guénon parle même d’une initiation déviée et dénaturée, de quelque chose qui a procédé d’une initiation effective « par une dégénérescence allant jusqu’à ce « renversement » qui constitue ce à quoi l’on peut donner proprement le nom de satanisme ».

Aussi faut il considérer, pour parler de « satanisme », non seulement l’existence d’êtres personnels intelligents mais également d’une initiation originelle « déviée » selon l’explication de Guénon. C’est ici précisément qu’il convient de s’interroger sur le rôle de ceux que nous appelons « moralistes », c’est à dire des dogmatistes pour lesquels le domaine religieux et spirituel se limite à des considérations philosophiques, morales et presque juridiques ; des inquisiteurs somme toute, la culture et l’outillage en moins…

Si ceux là se retrouvent sans surprise chez les fanatiques religieux – catholiques ou musulmans – dont les rangs se maintiennent grâce au repli « identitaire » d’une jeunesse coupée de toutes racines spirituelles, il est bien plus alarmant de rencontrer les mêmes attitudes chez des individus basant prétendument leurs postulats sur….Guénon et Evola.

Nous citions plus haut le très ridicule « libre penseur », mais le phénomène représente une contamination importante susceptible de toucher ceux qui aspirent pourtant honnêtement à s’extirper de la « prison magique » que nous évoquions; au lieu d’emprunter une voie ascendante, ils « dévieront » vers un chemin « infra normal » si le moralisme se substitue à une connaissance réelle, c’est à dire fondée sur une métaphysique traditionnelle, domaine dont l’accès est interdit au « diable » selon les mots de René Guénon.

Hors le « mal » des moralistes vient de ce qu’ils rejettent, au nom du refus de la contre-initiation, les principes mêmes de l’initiation, fût elle traditionnelle et opérative7. C’est progressivement l’ésotérisme dans son ensemble et la métaphysique qui sont abandonnées au nom d’une « orthodoxie spirituelle » mal comprise, qui se résume en fait pour ses adeptes à un ensemble de « valeurs » morales ou normes sociales destinées à garantir l’ordre public ; nous rejoignons ici en définitive les conceptions modernistes de la religion, protestantisme chrétien ou salafisme musulman. L’idéologie réformiste, rejetée avec violence par les prétendus « traditionaliste » s’est en réalité infiltrée dans les mentalités de façon souterraine, attaquant la racine même de la pensée.

A la métaphysique pure évoquée par Guénon se substitue donc une conception personnelle du Divin, envisagée comme un « être » courroucé et vengeur, exclusif et brandissant sans cesse la menace de l’enfer et de la damnation. Tout devient blasphème et « satanisme » : ascèse « sèche », magie, alchimie, gnose, orient etc. tandis que sur le plan strictement « humain », le dogmatiste devient un agent des « bonnes mœurs » stigmatisant le corps et le sexe.

Bien entendu le processus conduisant au moralisme peut être plus ou moins rapide et ne concerne pas que les chrétiens ou musulmans ; il est fréquent que les « néo-païens », constatant les implications du paganisme bien compris, se retranchent à leur tour vers le moralisme sous la pression d’un réflexe en définitive très « judéo-chrétien ».

Hors cet affaissement dramatique du plan spirituel chez ceux qui suivent un tel chemin relève bien d’une volonté et d’une action conscientes, de sorte qu’il n’est plus possible, passé un certain seuil, de considérer les agents du moralisme comme les simples victimes de « forces ». Laissons René Guénon conclure : « Si le diable peut être bon théologien quand il y trouve avantage, il peut aussi, et « à fortiori », être moraliste, ce qui ne demande point tant d’intelligence ; on pourrait même admettre, avec quelque apparence de raison, que c’est là un déguisement qu’il prend pour mieux tromper les hommes et leur faire accepter des doctrines fausses. En suite, ces choses « consolantes » et « moralisantes » sont précisément, à nos yeux, de l’ordre le plus inférieur, et il faut être aveuglé par certains préjugés pour les trouver « élevées » et « sublimes » ; mettre la morale au-dessus de tout, comme le font les protestants et les spirites, c’est encore renverser l’ordre normal des choses ; cela même est donc « diabolique », ce qui ne veut pas dire que tous ceux qui pensent ainsi soient pour cela en communication effective avec le diable. »8

In fine, à voir le Diable partout on finit par être incapable de savoir où il se dissimule vraiment…et ses jouets sont bien souvent ceux qui pensent le combattre avec le plus d’ardeur.

 

Phalec

 

Notes

  • Les illuminés de Bavière, bien qu’ayant disparu au 19ème siècle après une existence très brève, sont sans doute la secte qui fait encore couler le plus d’encre : ainsi la date « 1776 » mentionnée sur les billets américains seraient une référence à cette organisation. Ceux que nous appelons les « moralistes » oublient que c’est aussi l’année de l’indépendance des états-unis…
  • Au grand dam de ceux qui fantasment sur un national-socialisme « catholique », en dépit des cérémonies néo-païenne publiques qui ne cessèrent qu’à l’approche de la guerre et avec le rapprochement entre le parti et la bourgeoisie allemande, attachée au christianisme. On mentionnera également l’Ahnenerbe, l’intérêt poussé d’Heinrich Himmler pour l’occulte et ses liens avec Karl Maria Wiligut.
  • En Allemagne comme en Italie ou en Russie, les fameuses sociétés secrètes furent rapidement interdites et dissoutes.
  • René Guénon – « l’erreur spirite » chap X : la question du satanisme
  • Sans surprise le « satanic temple », qui a fait parlé de lui aux Etats-Unis en installant une statue de Baphomet en Arkansas, est essentiellement constitué de purs militants « sociétaux » imbibés de concepts libertaires.
  • Julius Evola « sur la contre initiation » – « Ur et Krur ; introduction à la magie »
  • C’est là un fléau constaté chez nombre de « guénoniens », dont le fanatisme dépasse souvent celui des plus zélés ecclésiastiques.
  • René Guénon – « l’erreur spirite » chap X : la question du satanisme

A Propos Michael Guerin

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