Les premiers dieux sumériens et la création

Les Igigis, dieux mineurs et ouvriers du monde

Avant l’homme : le labeur des dieux sumériens

Avant que l’homme ne soit modelé, avant même que son souffle ne trouble l’air, le monde existait déjà à l’état brut, inachevé pourrait on dire. Il n’y avait que le ciel au-dessus et les eaux en dessous, mêlées de sel et de limon. Les grands dieux, qui dans l’épopée d’Etrahasis se nomment eux mêmes « Anunnaki », s’y établirent. Ils gouvernaient, décidaient, se reposaient. Mais le monde, lui, devait être façonné.

Pour cela, ils engendrèrent les Igigis, dieux mineurs, innombrables et robustes1. Leur tâche était simple mais écrasante : travailler pour modeler la terre conformément aux projets de leurs maître Annunaki. Ils creusèrent le lit du Tigre et de l’Euphrate – entre lesquels, des millénaires plus tard, la Genèse situera son jardin d’Éden – ouvrirent les canaux, élevèrent les digues, asséchèrent les terres et rendirent les champs fertiles. Nuit et jour, ils portaient la houe et la pelle. Le cycle des eaux, la stabilité des sols, l’ordre même du monde dépendaient de leur fatigue.

Ainsi dans l’épopée d’Etrahasis, les dieux suprêmes ne revêtent pas seulement des fonctions créatrices ou cosmiques : si Enlil est un guerrier maître du domaine des dieux, Ninurta fait office de chambelain tandis que Ennugi est le contrôleur des canaux…

Avant l’homme, les dieux mineurs de leur côté connaissaient la peine. Le cosmos n’était pas une harmonie spontanée, mais un chantier. Et les Igigis en étaient les ouvriers silencieux.

La révolte des dieux mineurs

Après de longues années de labeur, les Igigis n’en purent plus. Le travail était trop lourd, la nuit trop longue, la charge injuste. Alors ils déposèrent leurs outils, les brûlèrent, et marchèrent vers la demeure d’Enlil. Leur cri monta dans la nuit : ils refusaient désormais de creuser pour les Anunnaki.

Enlil se mit en colère car le monde risquait de s’effondrer. Le chef des dieux appela Anu, puis Enki, le dieu des eaux profondes et de la sagesse. Les Igigi tenaient bon : ils ne travailleraient plus.

C’est alors qu’Enki proposa une solution nouvelle, irréversible : créer un être qui porterait le fardeau à leur place. Un être façonné pour le travail, destiné à nourrir les dieux.

Un dieu fut sacrifié — We-ilu porteur d’intelligence, à qui l’homme allait devoir son étincelle divine, sa conscience. Son sang fut mêlé à l’argile et la chair divine entra dans la boue terrestre. Par ce sacrifice cosmique et avec l’aide de la déesse-mère, l’homme fut formé. Après le temps de gestation, quatorze humains virent le jour.

Les Igigis furent libérés de leur tâche. Leur révolte prit fin. Mais l’homme, lui, venait d’entrer dans l’histoire — non comme roi de la création, mais comme remplaçant d’une race divine épuisée et déchue.

L’homme, créé pour nourrir les dieux sumériens

Le bruit des hommes et la rébellion d’Enki

Les humains travaillèrent donc, labourèrent, irriguèrent, récoltèrent. Ils offrirent pain, bière et viande aux dieux suprêmes et les Anunnaki purent se reposer. L’ordre était ainsi rétabli.

Mais les hommes se multiplièrent – « Dieu les bénit, et Dieu leur dit: Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez » Genèse 1/28) Leur nombre augmenta, leurs voix aussi et cette agitation — le rigmu — monta jusqu’au ciel et troubla le sommeil d’Enlil. Le dieu ne supportait plus ce bruit incessant et frappa l’humanité : maladies, famines, sécheresses.

Chaque fois, le dieu Enki trouva cependant un moyen de sauver les hommes. Il leur indiqua quels dieux prier ou ne pas prier, comment contourner la colère d’Enlil. Les châtiments échouèrent. Les humains survivaient, encore et encore.

Dans le récit sumérien, le dieu Enki s’adresse à son serviteur humain Etrahasis – dont dérivera le personnage de Noé des millénaires plus tard dans la mythologie biblique – afin de l’avertir et de lui donner les instructions permettant de contourner la volonté d’Enlil. Enki apparaît ainsi comme un dieu rebelle, Lucifer ou Prométhée avant l’heure, mais dont l’action est favorable à l’homme. Rappelons que dans la Bible, « l’adversaire » ou Satan – ici sous la forme du Serpent – est présent dans le jardin d’Eden dès le début de la Création afin d’inciter Eve à la rébellion « Le serpent2 était le plus rusé de tous les animaux des champs que l’Eternel Dieu avait faits. Il dit à la femme : Dieu a-t-il réellement dit « vous ne mangerez pas de tous les arbres du Jardin ? » (Genèse 3:1)3

Le Déluge et la faim des dieux sumériens

Finalement, Enlil décida d’anéantir totalement l’humanité par l’eau : le Déluge fut alors décrété.

Les dieux sumériens jurèrent tous le secret afin de garantir l’efficacité du projet mais Enki, toujours rebelle à la volonté divine, avertit Atrahasis en lui parlant à travers un mur de roseaux. Il lui ordonna de construire une arche à l’intérieur de laquelle ce Noé mésopotamien fit entrer ses proches et des animaux de toutes sortes. Lorsque les eaux montèrent, le monde fut englouti. Pendant sept jours et sept nuits, il n’y eut que pluie et obscurité et les hommes moururent, conformément à l’ordre des Annunakis.

Cependant la fin des hommes entraîna la faim des Annunakis qui, privés de sacrifices et d’offrandes, devinrent faibles. Alors lorsque les eaux se retirèrent et qu’Atrahasis offrit enfin un sacrifice, l’odeur de la chair grillée monta. Les tablettes sumériennes sur lesquelles est inscrite l’épopée d’Atrahasis rapporte que les dieux s’attroupèrent autour de la fumée, avides, pressés, affamés, se jetant sur la chair « comme des mouches ».4

Enlil entra dans une grande colère en découvrant qu’un homme avait survécu. Enki de son côté reconnut sa faute sans la regretter, révélant ainsi deux factions rivales au sein des Annunakis : l’une favorable à l’homme, l’autre optant pour son élimination.

Le pacte et l’héritage des dieux sumériens

Limiter l’homme, préserver le monde

La fin du Déluge marque un passage vers un nouvel âge de l’humanité. Le monde n’est plus celui des commencements, ni celui des destructions totales et les dieux sumériens prennent acte d’un fait fondamental : l’humanité est à la fois nécessaire et dangereuse. Si elle nourrit les dieux, son expansion illimitée menace l’équilibre cosmique.

Enki, fidèle à son rôle de médiateur rebelle et de sage, propose alors une solution qui n’est ni annihilation ni abandon : la limitation. L’homme ne sera plus éternellement croissant et sa fécondité sera bridée. En vertu du décret  éternel des dieux sumériens, certaines femmes deviendront prêtresses vouées à la chasteté, d’autres connaîtront la stérilité, d’autres encore la mortalité infantile. La mort elle-même s’inscrit désormais « officiellement » dans l’ordre du monde.

Ce passage de l’épopée d’Etrahasis est fondamental, puisqu’il marque la naissance d’une humanité finie, contenue, régulée. Là où le Déluge était une purification brutale par l’eau, la limitation est une purification lente par le temps. L’homme devient mortel non comme punition morale, mais comme nécessité cosmique.

Sur un plan spirituel, cette décision peut illustrer une chute définitive de l’homme hors de l’âge mythique. L’humanité n’est cependant plus un outil divin interchangeable : elle devient une lignée, une histoire, un destin, et la mort introduit la mémoire, la transmission, le rituel. En acceptant la finitude, l’homme devient véritablement conscient — et donc potentiellement libre.

Ce thème résonne fortement avec la Bible : après le Déluge, Dieu établit une alliance avec Noé, scellée par l’arc-en-ciel. Là aussi, le monde ne sera plus détruit par l’eau. Mais la Bible transforme la limitation biologique en limitation morale : la loi, les commandements, l’obéissance remplacent les mécanismes cosmiques sumériens. Pourtant, le fond reste identique : il faut contenir l’homme pour préserver la création.

De Sumer à la Genèse : transmutation des dieux sumériens

Le passage de Sumer à la Genèse n’est pas une rupture nette, mais une transmutation. Les anciens dieux ne disparaissent pas : ils se fondent, se condensent, se taisent. Sur le plan historique la Genèse est une réécriture, une transposition des récits sumériens, la Torah ayant été finalisée et compilée sous sa forme définitive lors de l’exil des hébreux à Babylone – toujours en Mésopotamie donc – au Vième siècle avant JC

Le polythéisme sumérien, conflictuel et charnel, devient ainsi un monothéisme apparent. Mais ce Dieu unique conserve des traits multiples : il crée, détruit, regrette, se met en colère, sent l’odeur des sacrifices. Autant de caractéristiques héritées des Anunnaki, désormais réunies sous un seul nom.

Dans la Genèse, Dieu façonne l’homme avec la poussière du sol et lui insuffle un souffle de vie — exactement comme Enki mêlant l’argile au sang d’un dieu sacrifié. Le sacrifice fondateur, explicite à Sumer, devient implicite dans la Bible. Le sang divin disparaît du récit, mais l’idée demeure : l’homme porte en lui une étincelle non humaine.

Cette étincelle est une conscience empruntée au divin, une intelligence volée ou transmise en secret. Enki, le dieu rebelle, devient dans la tradition biblique une figure éclatée : le serpent de l’Eden, l’ange déchu, le porteur de lumière. Non pas un démon absolu, mais un initiateur, celui qui ouvre les yeux de l’homme sur sa condition – sa « nudité » dans la Genèse – au prix de l’exil.

L’Eden lui-même prend alors une autre signification. Ce n’est pas seulement un jardin éthérique, mais un ancien état de dépendance. L’homme y est nourri, protégé, ignorant. En mangeant le fruit, il rompt le pacte implicite de servitude douce. Il accède à la connaissance, mais aussi à la peine et au travail – qui chez les dieux sumériens cartactérisent la condition humaine dès sa création par les Annunakis

L’héritage caché : mémoire des dieux et destinée humaine

Ce que la Bible vétérotestamentaire efface en surface, elle le conserve en profondeur. Sous le Dieu unique subsiste la mémoire des dieux anciens : leur faim, leur besoin de reconnaissance, leur dépendance au culte. Les Iggigis, ces ouvriers cosmiques qui précédèrent les hommes, feront inévitablement songer aux rouahs hébraïques qui donneront naissances aux anges chrétiens.5 Le sacrifice biblique, bien que spiritualisé, reste dans le cadre de l’Ancienne Alliance un  échange, contractuel dirait on aujourd’hui à certains égards. Une odeur agréable monte vers le ciel, et Dieu (désormais unique) attend encore quelque chose de l’homme

L’héritage sumérien est donc double : d’un côté, l’homme est esclave du travail et du temps. De l’autre, il est porteur d’un fragment divin, d’une conscience issue d’un sacrifice primordial. Cette ambivalence fonde toute l’histoire humaine : soumission et révolte, foi et transgression, obéissance et connaissance.

Ainsi, sous les récits de création et de déluge, se dessine une vérité plus profonde :
l’Homme est né d’un conflit divin, façonné par un compromis et condamné à chercher, dans le silence des anciens mythes, la trace de ce qu’il a perdu — ou de ce qu’il n’a jamais cessé d’être.

Notes de bas de page

1Cette création de dieux mineurs précédant celle de l’homme trouve son écho dans la Genèse biblique ; « où étais tu quand j’ai fondé la Terre ? […] Quand les étoiles du matin éclataient en chants d’allégresse et que tous les fils de Dieu poussaient des cris de joie ? » (Job 38:4-7) Les fils de Dieu, « bênê ha’elhohim » en Hébreu désignent ici les anges. Or si Dieu créé les anges avant l’être humain, c’est parce que les premiers seront déchus au bénéficie du second. Selon Martines de Pasqually dans son « Traité de la Réintégration des Êtres » , Dieu émana tout d’abord des « esprits premiers » – les anges – qui prévariquèrent par orgueil, entraînant le chaos au sein de la création.

L’Homme ou Adam Primordial fut ainsi créé pour garder et surveiller ces anges, œuvrer à leur résipiscence et restaurer l’ordre Divin. Dans la mythologie sumérienne, la création de l’homme intervient également à l’issue d’une rébellion des dieux mineurs, afin que les Annunaki puissent restaurer l’harmonie au sein de leur création.

2Le serpent de la Genèse survient donc ici comme une force prométhéenne et/ou initiatique : appelé ʿārûm (עָרוּם), terme hébreu signifiant à la fois rusé, subtil, mais aussi intelligent, il s’adresse à Eve qui représente ici le discernement intuitif traditionnellement associé à la polarité féminine. La femme ici n’est pas « fautive », mais incarne le savoir transformateur et occulte attribué autrefois à de grandes déesses comme Isis

3La Genèse 2:10-14 place le jardin d’Éden entre le Tigre et l’Euphrate, c’est à dire en Mésopotamie où apparaissent les dieux sumériens. L’épopée d’Atrahasis rapporte que les dieux mineurs, et à leur suite les hommes, durent creuser ou aménager ces deux fleuves majeurs.

4Nous sommes ainsi en présence de divinité de chair et de sang, qui doivent s’alimenter pour vivre. Une alimentation carnée soit dit en passant. Cela peut faire songer au mythe d‘Abel et Caïn : alors que Dieu refuse l’offrande de Caïn faite de « fruits de la terre », il agrée celle d’Abel composée « des premiers nés de son troupeau et de leur graisse ». (Genèse 4:3-5)

5Ces anges ou messagers sont en effet de véritables puissances d’origine divine, chacun étant dotés d’une fonction et d’un rôle précis. Les lecteurs qui auront étudié l’angéologie ou la théurgie en savent quelque chose, et l’art autant que les textes mésopotamiens nous rappellent que les séraphins, chérubins, nephilims ou autres tétramorphes trouvent leur origine connue au cœur de Sumer.


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